
À l’occasion de la Journée de l’Afrique célébrée le 23 mai, la Maison de la Presse Babacar Touré de Dakar a accueilli un débat citoyen consacré à la « décennie de l’Union africaine sur les réparations liées à l’esclavage et à la colonisation ». Organisée par la Fondation Open Society, en collaboration avec Afrikajom Center, la JCI et TrustAfrica, la rencontre avait pour thème : « Devoir de mémoire, justice et réparation : bâtir un avenir juste pour l’Afrique ».
Universitaires, diplomates, représentants d’organisations internationales, acteurs de la société civile et jeunes leaders ont échangé autour d’une même conviction. La question des réparations ne relève plus seulement du passé, mais constitue désormais un enjeu central de justice internationale et de transformation structurelle du continent africain.
Conseiller à Open Society Foundation à Dakar, Désiré Assogbavi a rappelé la portée historique de cette commémoration du 25 mai, date de création de l’Organisation de l’unité africaine en 1963, devenue aujourd’hui l’Union africaine. Selon lui, la décision de l’UA de consacrer les dix prochaines années à la question des réparations marque une étape majeure dans la réflexion africaine sur les séquelles de l’esclavage et de la colonisation.
« Quand nous parlons de réparation, nous ne voulons pas rester dans l’émotion ou dans le passé », a-t-il insisté. « Il s’agit de comprendre les impacts économiques, sociaux, politiques et culturels de ces tragédies historiques sur les réalités actuelles du continent, afin de construire des solutions durables. »
Pour Désiré Assogbavi, la justice réparatrice doit passer par la reconnaissance des torts subis, la réparation des conséquences structurelles encore visibles aujourd’hui et l’élaboration d’une position commune africaine sur cette question. Il a également plaidé pour une approche inclusive et intergénérationnelle du débat, dépassant les seuls cercles diplomatiques et intellectuels.
Le fondateur d’Afrikajom Center, Alioune Tine, a, lui, insisté sur la nécessité d’une reconnaissance politique et morale des crimes liés à l’esclavage et à la colonisation. Revenant sur les atrocités commises durant cette période, il a estimé que ces violences avaient servi de laboratoire aux crimes de masse observés plus tard dans l’histoire contemporaine.
« Les réparations, c’est d’abord reconnaître les crimes et présenter des excuses », a-t-il déclaré, saluant notamment la portée symbolique de la loi Taubira en France reconnaissant l’esclavage comme crime contre l’humanité.
Mais pour Alioune Tine, la justice réparatrice ne saurait se limiter à la mémoire. Elle implique aussi des réponses concrètes face aux inégalités héritées du passé : investissements massifs dans l’éducation, annulation de la dette africaine, meilleure représentation du continent dans la gouvernance mondiale et industrialisation régionale.
Il a également plaidé pour un renforcement de l’unité africaine à travers des fédérations régionales capables de mutualiser les ressources économiques et sécuritaires du continent. « Les États africains isolés ne peuvent pas s’industrialiser seuls », a-t-il soutenu.
L’idée centrale développée par Madame Claudia Mosquera Rosero, ambassadrice de Colombie au Sénégal, a été que la traite négrière et la colonisation ne constituent pas seulement des crimes économiques et historiques, mais également une appropriation violente et illégitime des corps, des cultures et de la dignité des peuples noirs.
La diplomate colombienne, universitaire de formation, a insisté sur la dimension humaine et civilisationnelle des réparations, en soulignant que l’esclavage avait produit une dépossession multiple touchant à la fois les terres, les richesses, les mémoires et les identités africaines et afrodescendantes. Son intervention s’inscrit dans la logique du thème porté par l’Union africaine autour de la justice réparatrice pour les Africains et les personnes d’ascendance africaine
Représentant régional du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme pour l’Afrique de l’Ouest, Robert Kotchani a salué une initiative qui, selon lui, intervient à un « moment historique » où la communauté internationale commence à reconnaître plus explicitement les injustices liées à la traite transatlantique.
Il a notamment rappelé l’adoption récente par l’Assemblée générale des Nations unies d’une résolution reconnaissant la traite des Africains comme l’un des crimes les plus graves contre l’humanité.
Selon lui, la justice réparatrice repose sur trois piliers essentiels : la vérité et la mémoire historique, la transformation structurelle des inégalités et l’éducation citoyenne. « La justice réparatrice n’est pas un acte ponctuel, mais un processus continu », a-t-il affirmé, appelant les États africains à intégrer cette décennie des réparations dans leurs politiques éducatives, culturelles et institutionnelles.
Quant à Ebrima Sall Sécrétaire exécutif de Trust Africa, il a défendu que les réparations ne doivent pas être réduites à une simple compensation financière, mais constituer le socle d’une refondation politique, économique et intellectuelle de l’Afrique.
Cette approche rejoint les positions régulièrement défendues par Ebrima Sall dans ses interventions publiques au nom de TrustAfrica. Il plaide depuis plusieurs années pour une réinvention des modèles africains de gouvernance et de développement à partir des réalités historiques et sociales du continent, en rupture avec les schémas hérités des puissances coloniales.
Pour lui, justice réparatrice doit servir non seulement à reconnaître les crimes historiques de l’esclavage et de la colonisation, mais aussi à restaurer la souveraineté africaine, la dignité des peuples africains et leur capacité à définir eux-mêmes
Ousmane GOUDIABY









